Excellents les croissants ce matin! J'ai bien fait de changer de crèmerie.
Enfin, j'abrège, je ne suis pas là pour vous faire part de
ma quête du croissant parfait. Je rentre dans le vif du sujet. Sauf
que c'est plutôt dans le vif de l'accordéonniste que le tram
est rentré l'autre jour. Ah, zut! J'épilogue déjà
et je vous prive du meilleur. C'est un défaut que j'ai, je saute
trop vite à la fin de l'histoire. Remarquez qu'il est toujours vivant
et à l'heure qu'il est, m'est avis qu'il est toujours à la
station Trône. En fait, j'étais venu pour vous expliquer pourquoi
on vient de placer un escalator à la dite station.
C'est simple. Vous n'ignorez pas que c'est la crise pour ces gens-là.
Saltimbanques, montreurs de choses mortes ou vivantes, musiciens de tout
acabit, cracheurs de feu, avaleurs de sabre, équilibristes, mimes,
et bien sûr pickpockets. Enfin, vous voyez de qui je parle? Et bien
c'est la crise pour eux. Pourquoi, me demanderiez-vous? Réfléchissez
donc un peu. Avec ces écoles du cirque qui refleurissent, les académies
que l'on rafraîchit, le théâtre qui se rélève
de sa dernière crise de popularité, ils sont de plus en plus
nombreux et d'excellente formation. Et comme ils excellent tous dans leur
art, il leur est devenu difficile de sortir du lot et d'arrêter les
foules.
Déjà qu'en temps normal, cette arrivée massive
de drôles dans les rues, les stations, les gares, les aéroports,
les restaurants, les centres commerciaux, les fêtes de village, bref
partout, cette arrivée massive, disais-je, serait la source d'une
concurrence accrue et d'une lutte sans merci pour le badaud qui jettera
quelque menue monnaie dans l'escarcelle. Mais ce n'est pas tout! A ce problème
d'offre en quelque sorte, s'est ajouté un problème de demande.
Tous les endroits que je vous ai cités plus haut, croyez-vous qu'ils
soient toujours de bonnes planques pour nos amis les extravertis? Ma foi,
non! Commençons par les rues, ben oui, les rues! Vous en connaissez
beaucoup vous, qui soient piétonnières, et où il fait
bon se promener en fin d'après-midi, une gauffre chaude à
la main? Continuons: les stations. Ah, les stations! Et bien maintenant,
on vous y serine de la musique d'hyper-marché; excusez cette appelation
toute personnelle mais j'ai horreur de ces vagues mélodies qui détruisent
la réputation du jazz. Et puis aménagement de l'espace oblige,
il devient difficle d'y ouvrir un "stand" et commencer un spectacle. Ensuite
les gares, qui sont atteintes du même mal que les stations mais dans
une plus grande mesure: elles n'abritent plus que des voyageurs stressés
qui font de la synchronisation des correspondances une quête inépuisable.
Et peu comme moi, avec mes croissants. Enfin, je suppose que vous avez
compris: les places sont chères! Et je ne vous parle pas des bonnes
places. Il n'y en a plus que trois ou quatre. Tiens, j'ai même un
ami qui a décidé d'en faire un business: il loue des emplacements!
Plutôt vicieux, non. Et c'est la police qui lui assure ses rentrés.
Ben oui, qui croyez qu'il va chercher pour faire circuler celui qui ne
paie pas? Bah, depuis, il me laisse tranquille et ça l'occupe. il
s'est même accoquinné avec l'une d'elles. Mais, non pas une
bleue! Une chanteuse.
Voilà donc le contexte dans lequel ils évoluent et je
ne vous parle pas de la météo, de la dite police, ni des
touristes japonais. Maintenant que vous savez cela, revenons-en à
l'escalator. Donc l'accordéonniste, un polonais de deux mètres
de haut, avec des muscles plein la chemise, du gras aussi, travaille à
la station Trône. Un monolithe! Il se tient debout au pied des marches
qui montent à la surface, à côté de la bouche
à air chaud. Et il joue de son instrument. Là, il me faut
reconnaître qu'il joue bien. Toujours des airs gais qui vous tiennent
le moral comme de solides bretelles. Et ça marche, les gens donnent.
Qui une pièce de cinq, qui un billet de cinquante. Mais à
la fin de la journée, c'est sans doute lui qui s'en met le plus
dans les fouilles.
Alors vous pensez bien, mon pote, celui dont je vous ai parlé
tantôt, il s'est jeté sur l'endroit. Il a voulu faire payer
le monolithe polonais. Quelle idée je vous jure, parfois il me dégoûte.
Il est clair que seul, sans astuce, notre musicien l'aurait mangé
sur place. Donc il a réfléchi et son esprit tortueux a pondu
ceci: du savon noir. Sur la moitié du passage qui mène aux
rails, et par où passe tout le monde, donc l'artiste aussi, il allait
étaler du savon noir. Il forcerait les autres passants à
passer par la zone non savonnée et utiliserait sa piste comme un
avantage sur le géant. S'il refusait de payer sa location, il n'avait
qu'à le bousculer en bas des rails.
Je n'y étais pas, mais vous vous en doutez: il a refusé.
Et nom de Dieu, l'autre l'a poussé, paf! Juste quand le métro
arrivait. Vous imaginez l'émoi dans la station, ça criait,
ça courrait, ça téléphonait. Le géant
avait été s'écraser, accordéon en tête,
sur la première voiture. De ses deux grands bras ouverts, il s'était
accroché à l'avant de la locomotive, le corps au-dessus des
rails. On eût dit qu'il embrassait la rame. Quand enfin, le conducteur
immobilisa la bête mécanique, il lacha prise et tomba en arrière,
l'accordéon écrasé sur sa poitrine. Les jambes cassées
en deux.
Et mon pote? Entre paranthèses, ne jugez pas trop vite mes fréquentations,
je vous en reparlerai. Il avait disparu! Bref je vous passe sous silence
l'arrivée des brancardiers que personne n'avait prévenu de
l'existence d'une plaque de savon noir, et qui faillirent terminer comme
notre héros. Notre héros, tiens, paralysé à
vie du bas du corps, demanda d'être d'amputé des jambes. Il
fût l'objet d'un mouvement d'amour tel qu'on en voit rarement. J'entends
d'amour fraternel. Les habitués de l'endroit se rallièrent
à sa cause et obtinrentde l'administration de notre belle capitale:
un, de lui fournir les soins requis par son état; deux, de lui racheter
un accordéon; trois, et c'est ce qui nous amenait ici, de construire
un escalator, pour qu'il puisse rejoindre, malgré sa demi-taille,
son poste de travail et égayer nos coeurs transis.