Quinze ans que je suais comme une brute dans ce minuscule atelier où
la poussière me plâtrait le visage.
Quinze ans que je frappais, cassais, taillais, incisais, polissais
la pierre pour qu'elle respire leurs formes vaporeuses.
Quinze ans que je vendais des corps de pierre à ces messieurs
de la haute.
Quinze ans que je voyais leurs femmes nues, charnues, blanches, timides
sous le regard de l'artiste.
Quinze ans que j'accumulais leur argent.
Pour nous acheter cette maison des faubourgs parisiens.
Il nous fallait ces pièces immenses, ces plafonds inaccessibles.
Il nous fallait ce parc et ces arbres; ces feuillus qui nous cachent
aux yeux de tous.
Il nous fallait ces meubles de chêne lourds, massifs, et ces
épais tapis de laine, drus, boursoufflés.
Pour que tu puisses te promener nue, pour qu'en contraste ressorte ton corps, maigre, fragile, presque friable, et ta peau lisse, tendue, duveteuse.
Pour que s'isole en moi le germe de la création.
Partout, en tout temps, je veux te voir nue.
Entre les portes de verre, sur les escaliers de marbre, dans le bain
en mosaïque de porcelaine.
Ta chair vivante, toujours en mouvement, dans cet enfer inerte, dur,
cassant.
Toi dont le corps me rappelle celui d'un jeune puceau imberbe.
Toi qui cache la feminité dans une poitrine qui n'en finit pas
de naître, dans des hanches à peine plus larges que les miennes,
dans ton regard, dans ta chair, dans ton ventre.
Toi qui ne leur ressemble pas.
Toi dont les formes sont plus proches de l'hiver que du printemps.
Toi qui est ma source, ma vie, ma nourriture.
Toi qui guide ma main sur la pierre.
Toi dont le coeur rythme les coups de marteau sur l'outil.
Ici, je t'observe.
Ici, je m'imprègne de tes mouvements, de tes humeurs, de tes
envies.
Ici, je te découvre.
Ici, j'y arriverai.
Je comprendrai.
J'aurai la patience.
Mon travail aboutira.
Je te transformerai en pierre.